L'IA contre la classe moyenne

Image générée par intelligence artificielle

« Au bout d'un certain temps, les innovations technologiques finissent toujours par profiter au plus grand nombre. » Voilà une idée que j'ai pas mal entendue ces jours-ci. Qu'à la fin, la technologie finit inexorablement par renforcer la classe moyenne, ou le bien-être du plus grand nombre. Pour ceux-là, il est bon de convoquer les travaux de Bob Allen, un économiste qui a démontré que la condition de la classe moyenne britannique s'est dégradée très substantiellement entre 1790 et 1860, au moment même où s'exprimait à plein la première révolution industrielle (voir Engels' Pause: A Pessimist's Guide to the British Industrial Revolution) et où des fortunes immenses se créaient.

Ça n'a pas été un petit incident : ça a duré 70 ans, difficile de qualifier cela de « frottement schumpétérien ». Durant des décennies, des millions de personnes, des enfants en particulier, ont dû travailler 14 à 16 heures par jour, juste pour survivre. Et non, ce n'est en aucun cas la main invisible du marché qui a mis fin à cette situation, mais bien les lois sociales mises en place très progressivement à partir de 1838, lois qui ont permis de redistribuer de la valeur aux travailleurs et des droits sociaux.

(NB : je rappelle ici que je suis un entrepreneur, que j'ai passé 30 ans de ma vie à monter des entreprises et à lever des fonds, et que me suspecter d'avoir une inclinaison naturelle et ancienne pour le marxisme est un peu fort de café.)

Ce qui me semble inquiétant, c'est que le contexte contemporain a une similitude frappante avec la situation telle qu'elle existait dans la première moitié du XIXe siècle : concentration historiquement forte des capitaux. Collision entre le pouvoir politique et économique. Et surtout, bataille d'empires : c'est l'argument qu'utilisaient les grands industriels britanniques du XIXe siècle pour légitimer la nécessité de garder des salaires bas (l'un des fameux arguments d'Engels), de sorte à damer le pion des autres puissances concurrentes, dont la France.

Certes, il ne s'agit plus de bas salaires (quoique), mais il s'agit d'empêcher l'antitrust d'agir (entreprises trop grosses, asséchant les capitaux pour les autres), d'empêcher l'apparition de contraintes liées à la sécurité de ces modèles (qui se mettent potentiellement à créer des virus ou à percer la sécurité des systèmes d'information), de limiter l'accès des tiers aux technologies critiques, etc.

Si on voulait créer un contexte qui pourrait se retourner à terme contre la classe moyenne, on ne ferait pas autrement.

Je note que les premiers commentateurs de mon nouvel ouvrage Le Péril IA sont assez unanimes sur le fait qu'il est incomparablement plus sombre que ne l'étaient les précédents, mais je l’assume. Ce n'est pas fortuit : il est encore temps d'agir.

Et à ceux-là, il faut faire observer que la seconde partie décrit les nombreux champs du possible qu'ouvre l'IA, qui sont encore inexplorés aussi bien sur le plan politique qu'en ce qui concerne notre potentiel individuel.

Ce sont les idées que je développe dans mon dernier livre, Le Péril IA, devenir des machines ou rester vivants.

Lien ici vers mon article publié dans Les Échos

Sec Babgi