Comment « plateformiser l’État »
Que disent les importantes fuites de données qui se sont produites à plusieurs reprises ces derniers mois, dont évidemment la dernière et la plus significative au sein de la DGFiP (l’administration centrale du ministère des Finances) ?
L’explication que donne le gouvernement est évidemment la plus technique possible. Celui-ci se défend en faisant d’ailleurs observer qu’il avait commencé à réagir (voir la conférence de presse donnée le 18 août). S’il faut saluer la création d’une administration aux responsabilités étendues – Ariane – et surtout la nomination d’un CTO de l’État chargé des « standards communs, socle technique, cohérence des investissements, réduction des dépendances technologiques », il est difficile de ne pas relever que l’État n’y avait pas vraiment consacré l’attention et les moyens adéquates ces dix dernières années. Or, il y a d’autant plus urgence qu’à l’ère de l’IA, ne pas unifier et plateformiser les systèmes d’information et leur gouvernance revient à accroître l’exposition au risque cyber et à favoriser de façon presque automatique une expérience utilisateur dégradée. Quid de l’unification des clouds d’État – hétérogènes – dont certains font la fierté de leurs ministères, de l’identité numérique dont il existe plusieurs formats également promus par différents ministères, des nomenclatures de données sur lesquelles il reste beaucoup de travail ?
Tout cela, en réalité, découle d’une dynamique peu évoquée : croire que l’on peut continuer à faire fonctionner la fonction publique par incréments à l’heure de l’IA. Sans être excessivement clairvoyant, il est difficile de ne pas en venir au principe que, tôt ou tard, la nécessité d’organiser les services publics autour des processus qu’induisent le numérique, la cybersécurité et l’IA, et non le contraire, tel que c’est aujourd’hui pratiqué. Il ne suffit pas de faire sauter quelques lampistes, comme ce fut régulièrement pratiqué, pour espérer résoudre l’enjeu. À la Direction du numérique, trois directeurs ont successivement occupé et quitté ce poste dans un contexte de crise, ce qui devrait alerter sur le fait que quelque chose dysfonctionne. Une logique d’ensemble paraît nécessaire, qui de surcroit corresponde à un projet de long terme. En d’autres termes, "c’est politique", et en conséquence, l' échelon politique gagnerait à s’impliquer plus avant dans ces sujets. D’autant qu’ils décident de plus en plus du sort des gens. Parcours sup, les algorithmes de la CAF, ceux du paiement des amendes, de la plainte en ligne ainsi que de nombreux autres, sont là pour nous le rappeler. Enfin, ces sujets ne sont pas que technologiques loin de là. Les failles cyber de ces derniers jours sont liés à des pratiques, qui n’existent que parce qu’une culture les sous-tiennent : la pédagogie, l’explication, la médiation et surtout la capacité à arbitrer sont – plus encore que la pertinence des choix technologiques – les vrais facteurs de changement ; et l’exécutif aurait à cet égard un rôle premier à jouer.
NB : la tribune ci-après est parue en mai 2026 dans le cadre des annonces faites par le Premier ministre sur la transformation numérique de l’État.