Construire notre autonomie numérique, une urgence européenne
Notre dépendance aux services numériques d'origine américaine est beaucoup plus profonde qu'on ne le croit. A l'ère de l'avènement de l'IA, la souveraineté passe massivement par le logiciel et par une culture collective du code, de la donnée et de l'IA.
Il y a quelques mois, alors que la plus grande puissance économique et militaire de la planète était encore dirigée par une administration que l'on pouvait qualifier « d'alliée » de l'Europe, j'avais émis dans ces pages l'idée que, peut-être un jour, un nouveau président américain pourrait prendre cette dernière en otage en utilisant le vecteur digital.
Il existe tellement de services numériques massivement utilisés par nos administrations qu'un rien pourrait créer d'immenses troubles. Par exemple, couper les licences Microsoft Office 365. Celles-ci sont utilisées à différentes échelles par rien moins que 80 % des entreprises du CAC 40. Cela signifierait mettre au moins de façon momentanée à l'arrêt les locomotives économiques de ce pays.
Des clouds aux F-35
Mais quid de services plus neutres ? Par exemple l'offre VMWare, utilisée par une très large majorité des clouds « privés » - ceux justement des entreprises qui ne veulent pas que leurs données soient hébergées par un cloud sous dépendance américaine. Et bien son propriétaire, VMWare, pourrait aussi très bien arrêter de fournir ses logiciels à des milliers de clients français, et des dizaines de milliers européens.
La liste est longue et même en réalité sans fin. Elle nous met dans une situation de dépendance réellement extraordinaire, par paresse ou par excès de confiance. Pour certains, c'est encore plus dramatique, par exemple pour les Etats membres européens qui ont acheté des systèmes sophistiqués comme l'avion F-35. Ils s'en rendent soudainement compte : un appareil qui comprend des millions de lignes de code informatique, ne fonctionne en réalité qu'avec l'accord tacite de l'Oncle Sam. Malgré ses dénégations, il n'y a guère de doute sur le fait que celui-ci peut en prendre le contrôle, si cela était nécessaire.
Les Européens ne peuvent pas débrancher tout système logiciel d'origine américaine du jour au lendemain.
Bien entendu, les Européens ne peuvent pas débrancher tout système logiciel d'origine américaine du jour au lendemain. C'est proprement impossible et pas nécessairement utile. Mais il est tout autant impossible de rester dans cette situation de faiblesse et de ne rien faire face à la versatilité de la politique américaine. Il importe de définir les points d'exposition les plus importants et de se donner un délai relativement court pour y remédier.
Pour commencer, les organisations d'intérêt vitales (OIV) devraient être toutes obligées de s'autonomiser en s'assurant qu'elles ne dépendent pas d'un seul pays, a fortiori les Etats-Unis ou la Chine pour leurs applications critiques, et en utilisant autant que possible du logiciel open source. Ces entreprises se devraient en outre de disposer d'un mode de remédiation d'urgence où elles seraient capables de fonctionner à peu près dans les mêmes conditions sans l'utilisation de logiciels critiques d'origine non européenne. Bien entendu, il faudrait dès à présent renoncer à acheter des systèmes d'armes à l'extérieur de l'Europe, sauf cas dérogatoires exceptionnels.
Gravure des puces
Pour les technologies qui sont plus difficiles à reconstruire sur le Vieux Continent, par exemple des clouds de taille critique, pour la gravure des puces dédiées à l'intelligence artificielle, pour les logiciels ou cadriciels infrastructurels de type Cuda ou Pytorch (ceux-là mêmes qui permettent de faire fonctionner ces GPU et qui comprennent chacun des millions de lignes), il faudrait susciter des initiatives privées pour parvenir à peu à peu les égaler. Ces initiatives existent déjà, il est absolument stratégique de les porter à l'échelle.
Il ne faut pas se leurrer : à l'ère de l'avènement de l'IA, la souveraineté passe massivement par le logiciel ; par une culture collective et même populaire du code, de la donnée, et de l'IA, que nous n'avons pour l'instant que très partiellement.
Ceux qui pensent que ces lignes sont écrites sous le coup de l'émotion devraient se pencher sur l'histoire : les guerres ne se perdent pas par manque de moyens. Elles se perdent par négligence morale, intellectuelle, par paresse et absence d'ambition. Par le fait de n'avoir pas saisi le paradigme nouveau, ce qui structure un système militaire, la profondeur stratégique, ses technologies, ses valeurs.
Au fond la vraie question qu'il convient de se poser c'est : est-ce que l'Europe a encore quelque chose à dire au monde ? Quelque chose de fort qui justifie qu'elle aligne ses énergies pour le défendre.